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Верлен Поль - Oeuvres complètes de Paul Verlaine, Vol. 1, Страница 2

Верлен Поль - Oeuvres complètes de Paul Verlaine, Vol. 1


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resse
   Des sens êtreint l'effroi de l'âme en des accords
   Harmonieusement dissonnants dans l'ivresse;
   Et voici qu'à l'appel des cors
   S'entrelacent soudain des formes toutes blanches,
   Diaphanes, et que le clair de lune fait
   Opalines parmi l'ombre verte des branches,
   -Un Watteau rêvê par Raffet!-
   S'entrelacent parmi l'ombre verte des arbres
   D'un geste alangui, plein d'un dêsespoir profond;
   Puis, autour des massifs, des bronzes et des marbres
   Très lentement dansent en rond.
   -Ces spectres agitês, sont-ce donc la pensêe
   Du poète ivre, ou son regret, ou son remords,
   Ces spectres agitês en tourbe cadencêe,
   Ou bien tout simplement des morts?
   Sont-ce donc ton remords, ô rèvasseur qu'invite
   L'horreur, ou ton regret, ou ta pensêe,-hein?-tous
   Ces spectres qu'un vertige irrêsistible agite,
   Ou bien des morts qui seraient fous?-
   N'importe! ils vont toujours, les fêbriles fantômes,
   Menant leur ronde vaste et morne et tressautant
   Comme dans un rayon de soleil des atomes,
   Et s'êvaporent à l'instant
   Humide et blême où l'aube êteint l'un après l'autre
   Les cors, en sorte qu'il ne reste absolument
   Plus rien-absolument-qu'un jardin de Lenôtre,
   Correct, ridicule et charmant.
  
   V
  
   CHANSON D'AUTOMNE
  
  
   Les sanglots longs
   Des violons
   De l'automne
   Blessent mon coeur
   D'une langueur
   Monotone.
   Tout suffocant
   Et blême, quand
   Sonne l'heure,
   Je me souviens
   Des jours anciens
   Et je pleure;
   Et je m'en vais
   Au vent mauvais
   Qui m'emporte
   Deèà, delà,
   Pareil à la
   Feuille morte.
  
   VI
  
   L'HEURE DU BERGER
  
   La lune est rouge au brumeux horizon;
   Dans un brouillard qui danse, la prairie
   S'endort fumeuse, et la grenouille crie
   Par les joncs verts où circule un frisson;
   Les fleurs des eaux referment leurs corolles,
   Des peupliers profilent aux lointains,
   Droits et serrês, leurs spectres incertains;
   Vers les buissons errent les lucioles;
   Les chats-huants s'êveillent, et sans bruit
   Rament l'air noir avec leurs ailes lourdes,
   Et le zênith s'emplit de lueurs sourdes.
   Blanche, Vênus êmerge, et c'est la Nuit.
  
   VII
  
   LE ROSSIGNOL
  
   Comme un vol criard d'oiseaux en êmoi,
   Tous mes souvenirs s'abattent sur moi,
   S'abattent parmi le feuillage jaune
   De mon coeur mirant son tronc pliê d'aune
   Au tain violet de l'eau des Regrets,
   Qui mêlancoliquement coule auprès,
   S'abattent, et puis la rumeur mauvaise
   Qu'une brise moite en montant apaise,
   S'êteint par degrês dans l'arbre, si bien
   Qu'au bout d'un instant on n'entend plus rien,
   Plus rien que la voix cêlêbrant l'Absente,
   Plus rien que la voix,-ô si languissante!-
   De l'oiseau qui fut mon Premier Amour,
   Et qui chante encor comme au premier jour;
   Et, dans la splendeur triste d'une lune
   Se levant blafarde et solennelle, une
   Nuit mêlancolique et lourde d'êtê,
   Pleine de silence et d'obscuritê,
   Berce sur l'azur qu'un vent doux effleure
   L'arbre qui frissonne et l'oiseau qui pleure.
  
   CAPRICES
  
   A Henry Winter.
  
   I
  
   FEMME ET CHATTE
  
  
   Elle jouait avec sa chatte;
   Et c'êtait merveille de voir
   La main blanche et la blanche patte
   S'êbattre dans l'ombre du soir.
   Elle cachait-la scêlêrate!-
   Sous ces mitaines de fil noir
   Ses meurtriers ongles d'agate,
   Coupants et clairs comme un rasoir.
   L'autre aussi faisait la sucrêe
   Et rentrait sa griffe acêrêe,
   Mais le diable n'y perdait rien...
   Et dans le boudoir où, sonore,
   Tintait son rire aêrien,
   Brillaient quatre points de phosphore.
  
   II
  
   JÉSUITISME
  
  
   Le chagrin qui me tue est ironique, et joint
   Le sarcasme au supplice, et ne torture point
   Franchement, mais picote avec un faux sourire
   Et transforme en spectacle amusant mon martyre,
   Et sur la bière où gît mon Rêve mi-pourri,
   Beugle un De profundis sur l'air du Traderi.
   C'est un Tartufe qui, tout en mettant des roses
   Pompons sur les autels des Madones moroses,
   Tout en faisant chanter à des enfants de choeurs
   Ces cantiques d'eau tiède où se baigne le coeur,
   Tout en ami donnant ces guimpes amoureuses
   Qui serpentent au coeur sacrê des Bienheureuses,
   Tout en disant à voix basse son chapelet,
   Tout en passant la main sur son petit collet,
   Tout en parlant avec componction de l'âme,
   N'en mêdite pas moins ma ruine,-l'infâme!
  
   III
  
   LA CHANSON DES INGÉNUES
  
  
   Nous sommes les Ingênues
   Aux bandeaux plats, à l'oeil bleu,
   Qui vivons, presque inconnues,
   Dans les romans qu'on lit peu.
   Nous allons entrelacêes,
   Et le jour n'est pas plus pur
   Que le fond de nos pensêes,
   Et nos rêves sont d'azur;
   Et nous courons par les prês
   Et rions et babillons
   Des aubes jusqu'aux vesprêes,
   Et chassons aux papillons;
   Et des chapeaux de bergères
   Dêfendent notre fraîcheur,
   Et nos robes-si lêgères-
   Sont d'une extrême blancheur;
   Les Richelieux, les Caussades
   Et les chevaliers Faublas
   Nous prodiguent les oeillades,
   Les saluts et les "hêlas!"
   Mais en vain, et leurs mimiques
   Se viennent casser le nez
   Devant les plis ironiques
   De nos jupons dêtournês;
   Et notre candeur se raille
   Des imaginations
   De ces raseurs de muraille,
   Bien que parfois nous sentions
   Battre nos coeurs sous nos mantes
   A des pensers clandestins,
   En nous sachant les amantes
   Futures des libertins.
  
   IV
  
   UNE GRANDE DAME
  
  
   Belle "à damner les saints", à troubler sous l'aumusse
   Un vieux juge! Elle marche impêrialement.
   Elle parle-et ses dents font un miroitement-
   Italien, avec un lêger accent russe.
   Ses yeux froids où l'êmail sertit le bleu de Prusse
   Ont l'êclat insolent et dur du diamant.
   Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement
   De la peau, nulle reine ou courtisane, fût-ce
   Clêopâtre la lynce ou la chatte Ninon,
   N'êgale sa beautê patricienne, non!
   Vois, ô bon Buridan: "C'est une grande dame!"
   Il faut-pas de milieu!-l'adorer à genoux.
   Plat, n'ayant d'astre aux cieux que ces lourds cheveux roux
   Ou bien lui cravacher la face, à cette femme!
  
   V
  
   MONSIEUR PRUDHOMME
  
  
   Il est grave: il est maire et père de famille.
   Son faux col engloutit son oreille. Ses yeux,
   Dans un rêve sans fin, flottent insoucieux
   Et le printemps en fleurs sur ses pantoufles brille.
   Que lui fait l'astre d'or, que lui fait la charmille
   Où l'oiseau chante à l'ombre, et que lui font les cieux,
   Et les prês verts et les gazons silencieux?
   Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille
   Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu.
   Il est juste-milieu, botaniste et pansu,
   Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,
   Ces fainêants barbus, mal peignês, il les a
   Plus en horreur que son êternel coryza,
   Et le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles.
  
   INITIUM
  
   Les violons mêlaient leur rire du chant des flûtes,
   Et le bal tournoyait quand je la vis passer
   Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes
   De son oreille où mon Dêsir comme un baiser
   S'êlanèait et voulait lui parler sans oser.
   Cependant elle allait, et la mazurque lente
   La portait dans son rythme indolent comme un vers,
   -Rime mêlodieuse, image êtincelante,-
   Et son âme d'enfant rayonnait à travers
   La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts.
   Et depuis, ma Pensêe-immobile-contemple
   Sa Splendeur êvoquêe, en adoration,
   Et, dans son Souvenir, ainsi que dans un temple,
   Mon Amour entre, plein de superstition.
   Et je crois que voici venir la Passion.
  
   ÇAVITRI
  
   (MAHA-BRAHATA)
  
   Pour sauver son êpoux, Çavitri fit le voeu
   De se tenir trois jours entiers, trois nuits entières,
   Debout, sans remuer jambes, buste ou paupières:
   Rigide, ainsi que dit Vyaèa, comme un pieu.
   Ni, Curya, tes rais cruels, ni la langueur
   Que Tchandra vient êpandre à minuit sur les cimes
   Ne firent dêfaillir, dans leurs efforts sublimes,
   La pensêe et la chair de la femme au grand coeur.
   -Que nous cerne l'Oubli, noir et morne assassin,
   Ou que l'Envie aux traits amers nous ait pour cibles.
   Ainsi que Çavitri faisons-nous impassibles,
   Mais, comme elle, dans l'âme ayons un haut dessein.
  
   SUB URBE
  
  
   Les petits ifs du cimetière
   Frêmissent au vent hiêmal,
   Dans la glaciale lumière.
   Avec des bruits sourds qui font mal,
   Les croix de bois des tombes neuves
   Vibrent sur un ton anormal.
   Silencieux comme les fleuves,
   Mais gros de pleurs comme eux de flots,
   Les fils, les mères elles veuves,
   Par les dêtours du triste enclos,
   S'êcoulent,-lente thêorie,
   Au rythme heurtê des sanglots.
   Le sol sous les pieds glisse et crie,
   Là-haut de grands nuages tors
   S'êchevèlent avec furie.
   Pênêtrant comme le remords,
   Tombe un froid lourd qui vous êcoeure,
   Et qui doit filtrer chez les morts,
   Chez les pauvres morts, à toute heure
   Seuls, et sans cesse grelottants,
   -Qu'on les oublie ou qu'on les pleure!-
   Ah! vienne vite le Printemps,
   Et son clair soleil qui caresse,
   Et ses doux oiseaux caquetants!
   Refleurisse l'enchanteresse
   Gloire des jardins et des champs
   Que l'âpre hiver tient en dêtresse!
   Et que,-des levers aux couchants,
   L'or dilatê d'un ciel sans bornes
   Berce de parfums et de chants,
   Chers endormis, vos sommeils mornes!
  
   SÉRÉNADE
  
   Comme la voix d'un mort qui chanterait
   Du fond de sa fosse,
   Maîtresse, entends monter vers ton retrait
   Ma voix aigre et fausse.
   Ouvre ton âme et ton oreille au son
   De la mandoline:
   Pour toi j'ai fait, pour toi, cette chanson
   Cruelle et câline.
   Je chanterai tes yeux d'or et d'onyx
   Purs de toutes ombres,
   Puis le Lêthê de ton sein, puis le Styx
   De tes cheveux sombres.
   Comme la voix d'un mort qui chanterait
   Du fond de sa fosse,
   Maîtresse, entends monter vers ton retrait
   Ma voix aigre et fausse.
   Puis je louerai beaucoup, comme il convient,
   Cette chair bênie
   Dont le parfum opulent me revient
   Les nuits d'insomnie.
   Et pour finir, je dirai le baiser
   De ta lèvre rouge,
   Et ta douceur à me martyriser,
   -Mon Ange!-ma Gouge!
   Ouvre ton âme et ton oreille au son
   De ma mandoline:
   Pour toi j'ai fait, pour toi, cette chanson
   Cruelle et câline.
  
   UN DAHLIA
  
   Courtisane au sein dur, à l'oeil opaque et brun
   S'ouvrant avec lenteur comme celui d'un boeuf,
   Ton grand torse reluit ainsi qu'un marbre neuf.
   Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun
   Arôme, et la beautê sereine de ton corps
   Dêroule, mate, ses impeccables accords.
   Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu'au moins
   Exhalent celles-là qui vont fanant les foins,
   Et tu trônes, Idole insensible à l'encens.
   -Ainsi le Dahlia, roi vêtu de splendeur;
   Élève, sans orgueil, sa tête sans odeur,
   Irritant au milieu des jasmins agaèants!
  
   NEVERMORE
  
   Allons, mon pauvre coeur, allons, mon vieux complice,
   Redresse et peins à neuf tous tes arcs triomphaux;
   Brûle un encens ranci sur tes autels d'or faux;
   Sème de fleurs les bords bêants du prêcipice;
   Allons, mon pauvre coeur, allons, mon vieux complice!
   Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni;
   Entonne, orgue enrouê, des Te Deum splendides;
   Vieillard prêmaturê, mets du fard sur tes rides:
   Couvre-toi de tapis mordorês, mur jauni;
   Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni.
   Sonnez, grelots; sonnez, clochettes; sonnez, cloches!
   Car mon rêve impossible a pris corps, et je l'ai
   Entre mes bras pressê: le Bonheur, cet ailê
   Voyageur qui de l'Homme êvite les approches.
   -Sonnez, grelots; sonnez, clochettes; sonnez, cloches!
   Le Bonheur a marchê côte à côte avec moi;
   Mais la FATALITÉ ne connaît point de trêve:
   Le ver est dans le fruit, le rêveil dans le rêve,
   Et le remords est dans l'amour: telle est la loi.
   -Le Bonheur a marchê côte à côte avec moi.
  
   IL BACIO
  
   Baiser! rose trêmière au jardin des caresses!
   Vif accompagnement sur le clavier des dents
   Des doux refrains qu'Amour chante en les coeurs ardents,
   Avec sa voix d'archange aux langueurs charmeresses!
   Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser!
   Voluptê non pareille, ivresse inênarrable!
   Salut! L'homme, penchê sur ta coupe adorable,
   S'y grise d'un bonheur qu'il ne sait êpuiser.
   Comme le vin du Rhin et comme la musique,
   Tu consoles et tu berces, et le chagrin
   Expire avec la moue en ton pli purpurin...
   Qu'un plus grand, Goethe ou Will, te dresse un vers classique.
   Moi, je ne puis, chêtif trouvère de Paris,
   T'offrir que ce bouquet de strophes enfantines:
   Sois bênin et, pour prix, sur les lèvres mutines
   D'Une que je connais, Baiser, descends, et ris.
  
   DANS LES BOIS
  
  
   D'autres,-des innocents ou bien des lymphatiques,-
   Ne trouvent dans les bois que charmes langoureux,
   Souffles frais et parfums tièdes. Ils sont heureux!
   D'autres s'y sentent pris-rêveurs-d'effrois mystiques.
   Ils sont heureux! Pour moi, nerveux, et qu'un remords
   Épouvantable et vague affole sans relâche,
   Par les forêts je tremble à la faèon d'un lâche
   Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts.
   Ces grands rameaux jamais apaisês, comme l'onde.
   D'où tombe un noir silence avec une ombre encor
   Plus noire, tout ce morne et sinistre dêcor
   Me remplit d'une horreur triviale et profonde.
   Surtout les soirs d'êtê: la rougeur du couchant
   Se fond dans le gris bleu des brumes qu'elle teinte
   D'incendie et de sang; et l'angêlus qui tinte
   Au lointain semble un cri plaintif se rapprochant.
   Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe
   Et repasse, toujours plus fort, dans l'êpaisseur
   Toujours plus sombre des hauts chênes, obsesseur,
   Et s'êparpille, ainsi qu'un miasme, dans l'espace.
   La nuit vient. Le hibou s'envole. C'est l'instant
   Où l'on songe aux rêcits des aïeules naïves...
   Sous un fourrê, là-bas, là-bas, des sources vives
   Font un bruit d'assassins postês se concertant.
  
   NOCTURNE PARISIEN
   A Edmond Lepelletier.
  
   Roule, roule ton flot indolent, morne Seine,-
   Sur tes ponts qu'environne une vapeur malsaine
   Bien des corps ont passê, morts, horribles, pourris,
   Dont les âmes avaient pour meurtrier Paris.
   Mais tu n'en traînes pas, en tes ondes glacêes,
   Autant que ton aspect m'inspire de pensêes!
   Le Tibre a sur ses bords des ruines qui font
   Monter le voyageur vers un passê profond,
   Et qui, de lierre noir et de lichen couvertes,
   Apparaissent, tas gris, parmi les herbes vertes.
   Le gai Guadalquivir rit aux blonds orangers
   Et reflète, les soirs, des bolêros lêgers,
   Le Pactole a son or, le Bosphore a sa rive
   Où vient faire son kief l'odalisque lascive.
   Le Rhin est un burgrave, et c'est un troubadour
   Que le Lignon, et c'est un ruffian que l'Adour.
   Le Nil, au bruit plaintif de ses eaux endormies,
   Berce de rêves doux le sommeil des momies.
   Le grand Meschascêbê, fier de ses joncs sacrês,
   Charrie augustement ses îlots mordorês,
   Et soudain, beau d'êclairs, de fracas et de fastes,
   Splendidement s'êcroule en Niagaras vastes.
   L'Eurotas, où l'essaim des cygnes familiers
   Mêle sa grâce blanche au vert mat des lauriers,
   Sous son ciel clair que raie un vol de gypaète,
   Rhythmique et caressant, chante ainsi qu'un poète.
   Enfin, Ganga, parmi les hauts palmiers tremblants
   Et les rouges padmas, marche à pas fiers et lents
   En appareil royal, tandis qu'au loin la foule
   Le long des temples va, hurlant, vivante houle,
   Au claquement massif des cymbales de bois,
   Et qu'accroupi, filant ses notes de hautbois,
   Du saut de l'antilope agile attendant l'heure,
   Le tigre jaune au dos rayê s'êtire et pleure.
   -Toi, Seine, tu n'as rien. Deux quais, et voilà tout,
   Deux quais crasseux, semês de l'un à l'autre bout
   D'affreux bouquins moisis et d'une foule insigne
   Qui fait dans l'eau des ronds et qui pêche à la ligne.
   Oui, mais quand vient le soir, rarêfiant enfin
   Les passants allourdis de sommeil ou de faim,
   Et que le couchant met au ciel des taches rouges,
   Qu'il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges
   Et, s'accoudant au pont de la Citê, devant
   Notre-Dame, songer, coeur et cheveux au vent!
   Les nuages, chassês par la brise nocturne,
   Courent, cuivreux et roux, dans l'azur taciturne.
   Sur la tête d'un roi du portail, le soleil,
   Au moment de mourir, pose un baiser vermeil.
   L'Hirondelle s'enfuit à l'approche de l'ombre.
   Et l'on voit voleter la chauve-souris sombre.
   Tout bruit s'apaise autour. A peine un vague son
   Dit que la ville est là qui chante sa chanson,
   Qui lèche ses tyrans et qui mord ses victimes;
   Et c'est l'aube des vols, des amours et des crimes.
   -Puis, tout à coup, ainsi qu'un tênor effarê
   Lanèant dans l'air bruni son cri dêsespêrê,
   Son cri qui se lamente, et se prolonge, et crie,
   Éclate en quelque coin l'orgue de Barbarie:
   Il brame un de ces airs, romances ou polkas,
   Qu'enfants nous tapotions sur nos harmonicas
   Et qui font, lents ou vifs, rêjouissants ou tristes,
   Vibrer l'âme aux proscrits, aux femmes, aux artistes.
   C'est êcorchê, c'est faux, c'est horrible, c'est dur,
   Et donnerait la fièvre à Rossini, pour sûr;
   Ces rires sont traînês, ces plaintes sont hachêes;
   Sur une clef de sol impossible juchêes,
   Les notes ont un rhume et les do sont des la,
   Mais qu'importe! l'on pleure en entendant cela!
   Mais l'esprit, transportê dans le pays des rêves,
   Sent à ces vieux accords couler en lui des sèves;
   La pitiê monte au coeur et les larmes aux yeux,
   Et l'on voudrait pouvoir goûter la paix des cieux,
   Et dans une harmonie êtrange et fantastique
   Qui tient de la musique et tient de la plastique,
   L'âme, les inondant de lumière et de chant,
   Mêle les sons de l'orgue aux rayons du couchant!
   -Et puis l'orgue s'êloigne, et puis c'est le silence,
   Et la nuit terne arrive et Vênus se balance
   Sur une molle nue au fond des cieux obscurs:
   On allume les becs de gaz le long des murs.
   Et l'astre et les flambeaux font des zigzags fantasques
   Dans le fleuve plus noir que le velours des masques;
   Et le contemplateur sur le haut garde-fou
   Par l'air et par les ans rouillê comme un vieux sou
   Se penche, en proie aux vents nêfastes de l'abîme.
   Pensêe, espoir serein, ambition sublime,
   Tout, jusqu'au souvenir, tout s'envole, tout fuit,
   Et l'on est seul avec Paris, l'Onde et la Nuit!
   -Sinistre trinitê! De l'ombre dures portes!
   Manê-Thêcel-Pharès des illusions mortes!
   Vous êtes toutes trois, ô Goules de malheur,
   Si terribles, que l'Homme, ivre de la douleur
   Que lui font en perèant sa chair vos doigts de spectre,
   L'Homme, espèce d'Oreste à qui manque une Électre,
   Sous la fatalitê de votre regard creux
   Ne peut rien et va droit au prêcipice affreux;
   Et vous êtes aussi toutes trois si jalouses
   De tuer et d'offrir au grand Ver des êpouses
   Qu'on ne sait que choisir entre vos trois horreurs,
   Et si l'on craindrait moins pêrir par les terreurs
   Des Tênèbres que sous l'Eau sourde, l'Eau profonde,
   Ou dans tes bras fardês, Paris, reine du monde!
   -Et tu coules toujours, Seine, et, tout en rampant,
   Tu traînes dans Paris ton cours de vieux serpent,
   De vieux serpent boueux, emportant vers tes havres
   Tes cargaisons de bois, de houille et de cadavres!
  
   MARCO {1}
  
   Note 1: (retour) L'auteur prêvient que le rythme et le dessin de cette ritournelle sont empruntês à un poème faisant partie du recueil de M. J.-T. de Saint-Germain: les Roses de Noël (Mignon). Il a cru intêressant d'exploiter au profit d'un tout autre ordre d'idêes une forme lyrique un peu naïve peut-être, mais assez harmonieuse toutefois dans sa maladresse même, et qui n'a point trop mal rêussi, ce semble, à son inventeur, poète aimable.
  
   Quand Marco passait, tous les jeunes hommes
   Se penchaient pour voir ses yeux, des Sodomes
   Où les feux d'Amour brûlaient sans pitiê
   Ta pauvre cahute, ô froide Amitiê;
   Tout autour dansaient des parfums mystiques
   Où l'âme, en pleurant, s'anêantissait.
   Sur ses cheveux roux un charme glissait;
   Sa robe rendait d'êtranges musiques
   Quand Marco passait.
   Quand Marco chantait, ses mains, sur l'ivoire,
   Évoquaient souvent la profondeur noire
   Des airs primitifs que nul n'a redits,
   Et sa voix montait dans les paradis
   De la symphonie immense des rêves,
   Et l'enthousiasme alors transportait
   Vers des cieux connus quiconque êcoutait
   Ce timbre d'argent qui vibrait sans

Категория: Книги | Добавил: Armush (29.11.2012)
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